
"Ne me dites pas qu'il est vain
Le bonheur de tirer des mots
Des ornières du chemin
Pour les offrir à ceux que j'aime"
André Pieyre De Mandiargues
Le bonheur de tirer des mots
Des ornières du chemin
Pour les offrir à ceux que j'aime"
André Pieyre De Mandiargues
Tuteurs pour tomates amatrices de nombre transcendant ou de lettre grecque.
L'amiral était sec, maigre et noueux comme un marin ou un olivier.
Le général était gros, gras, pâle et rougeaud à la fois comme ... et bien comme un général.
La princesse conviait une fois par an les deux responsables, de sa flotte et de son armée de terre, afin de mettre au point la politique de défense pour l'année à venir. La princesse n'était pas belliqueuse mais certains de ses voisins si, et elle avait appris que "si vis pacem para bellum".
Elle les connaissait bien tous les deux et attendait, curieuse, les arguments qu'imaginait chaque année le général pour tenter d'augmenter son budget.
- "Majesté, je dois défendre contre vos ennemis une frontière terrestre longue de 1600 kms tandis que la frontière maritime du Royaume fait à peine la moitié moins. Il semblerait logique que l'Armée de Terre dispose de deux fois plus d'argent que la Marine.
- Il semblerait en effet. Mais d'où tenez-vous ces chiffres, mon Général ? s'enquit la princesse d'un ton affable.
- Je les ai calculés moi-même, votre Majesté.
- Oh vraiment ?
- Avec la carte ce n'était pas bien compliqué, Votre Altesse : le fleuve Ysalys, qui matérialise notre frontière Ouest est quasi rectiligne, et au Sud la frontière l'est tout à fait, depuis que votre Grand-Père a botté les fesses du Duc des Astries qui s'était aventuré au delà du 50e parallèle.
- Certes mais notre frontière maritime ? La côte est très découpée.
- J'ai estimé qu'elle pouvait être approchée par deux lignes droites, de la Baie des Trépassés jusqu'au Cap des Tempêtes, et de là au pied des Montagnes Bleues. Je suis certain qu'il ne faut pas rajouter plus d'une centaine de kms à cause de l'approximation faite.
- M'autorisez vous à vous prouver que c'est là une certitude très hasardeuse, mon Général ?
- Bien certainement, Votre Majesté.
- Merci. Voudriez-vous dessiner deux segments censément de 405 kms de longueur chacun ? Ce qui fait une longueur totale de 810 kms, à peu près votre estimation.



- Exact. Reprenons chaque segment de notre dessin précédent et faisons lui subir la même transformation.

- _ _ _ _ _ _ _ _ , calcula le Général en tirant la langue.
- recommençons encore une fois, Général ? Une dernière, je sens bien que vous commencez à peiner.

- Si mes calculs sont exacts je dirais _ _ _ _ _ _ _ , Majesté.
- A votre avis, que devient la longueur totale si je continue indéfiniment à découper cette pseudo-côte ?
- Elle tend vers _ _ _ _ _ _ _ , soupira le Général.
- Très bien ! Ai-je un peu ébranlé vos certitudes quant à votre estimation de la longueur de notre façade maritime ?
- Oui, Majesté. Mais comment peut-on faire alors pour la calculer ?
- Je suis heureuse que vous posiez la question. Je ne vois qu'une solution, c'est de la mesurer directement, sur le terrain. Attendez-moi un moment.

La princesse s'absenta quelques minutes, qui parurent très inconfortables au général, inquiet. L'amiral lui regardait par la fenêtre, un fin sourire aux lèvres.
Elle revint avec un objet étrange et vieillot.
- Ceci est une chaine d'arpenteur. C'est l'outil idéal pour mesurer la longueur de nos côtes. Celle-ci est la plus ancienne connue et m'a été offerte par mon maitre de cartographie. J'y tiens beaucoup et je vous la confie à vous, Général, car je sais que vous en prendrez soin. Je vous prie de ne laisser personne d'autre l'utiliser.
- Vous voulez que ? moi ?! s'étouffa à moitié le Général.
- Mais bien sûr. Vous aviez raison, il serait injuste et inéquitable que je continue à donner le même budget à vous deux s'il y a une telle différence entre frontière terrestre et maritime. Je compte sur vous pour établir dans quelle proportion je dois modifier la répartition. Le plus tôt sera le mieux d'ailleurs. A partir d'après demain la météo annonce un temps stable et agréable.
- Mais je ne peux pas, Majesté, mes responsabilités ! l'Armée !
- J'y ai pensé, Général, ce sera une occasion parfaite de vérifier si votre chef d'Etat-Major est capable de vous remplacer si vous veniez à être blessé ou tué lors d'une guerre éventuelle. Il vaut mieux le tester en temps de paix, vous ne croyez pas ?
- Si, Majesté, gémit le Général, plus pâle maintenant que l'hermine du blason décorant son uniforme de cérémonie.
- Je vous laisse préparer vos affaires, n'oubliez pas la crême solaire, général.
Le général sortit d'un pas de somnambule pris de boisson.
- Vous avez été dure avec lui, remarqua en souriant l'amiral.
- Pas du tout ! Vous avez vu son état ? 5 ou 6 semaines de marche à pied au grand air lui feront perdre du poids et prendre des couleurs plus agréables à regarder. Il devrait me remercier plutôt, je lui ai donné 10 ans d'espérance de vie supplémentaire !
- S'il survit aux prochaines semaines, gloussa l'Amiral, si tant est qu'un amiral puisse glousser.
- Pffff. Il survivra, mon médecin l'accompagnera.
Et puis ça lui apprendra à réfléchir avant de parler. Doublement même car s'il avait réfléchi aujourd'hui il aurait remarqué que je l'avais bien escroqué avec ma démonstration.
- Comment cela ?
- Vos bateaux n'ont pas des jambes comme dans la chanson, que je sache ?
- Certes non.
- Alors ils ne batifolent pas sur les sentiers cotiers. Et la bande de mer que vos bateaux doivent surveiller et patrouiller est bien de la longueur qu'il a estimé au départ.
- Oh my God, vous n'êtes pas dure, vous êtes diabolique !
- Merci, je prends cela comme un compliment, venant de quelqu'un qui m'a fait croire à 12 ans qu'un autre que moi dans la vigie un jour de tempête provoquerait la rupture du mat à cause de son poids.
- Allons, allons, si je vous avais emmenée en mer par tempête vos parents m'auraient jeté aux requins avec un filet d'huile d'olive pour améliorer le gout. Ce devait être par vent de force 4-5, pas plus.
- Possible. Mais maintenant que je suis monarque c'est moi qui vous ordonnerai la prochaine fois de monter en haut du mat.
- A vos ordres, Princesse. Je suis curieux de vous voir en bas au gouvernail par un tel vent, après trois années sans naviguer.
- Ah... je vais peut-être y réfléchir dans ce cas. D'autant que je vous ai également prévu une occupation ces prochaines semaines.
- Mesurer le fond de la mer avec un mètre de couturière ?
- Tss tss, ne me faites pas regretter à l'avance l'immense honneur que je comptais vous offrir. J'ai pensé que nous pourrions appliquer à nous-mêmes le principe que nous venons d'appliquer au Général et tester si nous sommes indispensables ou si nos remplaçants prévus peuvent gérer les affaires courantes pendant que nous voguerions comme autrefois vers les Iles des Tortues Géantes.
- Je vois, cela n'aurait rien à voir avec le fait de se décharger quelques temps de nos responsabilités pour prendre des vacances ?
- Absolument pas, voyons, Amiral.
- Dans ce cas je remplirais mon devoir au mieux. Je vous signale toutefois que vous avez pris beaucoup de poids depuis la dernière fois que vous êtes montée à dos de tortues.
- J'avais moins de 15 ans ! goujat ! malotru ! matelot d'opérette, filez préparer le rafiot qui vous sert de vaisseau amiral avant que je décide que vous ferez le voyage à fond de cale.
L'amiral se dirigea en riant vers la porte, se retourna avant de sortir.
- ça s'appelle comment vos dessins-là ?
- cela a un très beau nom, marin inculte, cela s'appelle une fractale.