questionnaire passé par de multiples plumes et arrivé ici par isa qui me croit peut-être gourmand, nostalgique et/ou épicurien, ou bien qui me sait bavard ou encore qui en a assez de lire mes histoires de rentrée scolaire...
Citez cinq aliments, plats ou autres, qui ont fait partie de votre enfance, et qui vous manquent, parfois, quand la nostalgie vous prend...Chaque mercredi après-midi d'il y a très très très longtemps, nous trouvait, ma mère, ma soeur et moi, dans le bus menant de notre banlieue petite-bourgeoise vers Lyon. Ma mère ne s'était pas encore résolue à apprendre à manier une voiture ni retravailler.
Le bus nous déposait place Bellecour ou peut-être un peu avant, vers l'Hotel Sofitel, en tout cas dans la Presqu'île, sur la rive droite du Rhône.
Mes grands-parents maternels habitaient sur les quais en face, un vieil immeuble appartenant aux hospices civils de Lyon, dont tous les deux étaient retraités.
Juste un pont à traverser, mais quel pont !
Pour mes petites jambes d'alors il semblait ne jamais devoir finir.
Très loin en dessous je voyais par les intervalles verticaux de la rambarde le Rhône, gris sombre, couler avec une force effrayante. Ma mère me surveillait du coin de l'oeil se demandant sans doute si son chétif garçon, dont la tête ne dépassait pas du sommet de la rambarde n'était pas assez mince pour tomber par les interstices du bas.
Le pont finissait cependant, l'immeuble se présentait à nous, avec un interminable escalier en pierre, enroulé au dessus d'un abîme central encore plus effrayant que celui du Rhône, et j'avais tout loisir de m'imaginer la chute et le choc entre mon corps et le fond de pierre polie, usée, lisse.
Enfin l'appartement offrait son refuge, fait de silences et de rituels bien huilés.
Celui du goûter, celui de la revue style pif gadget venue du vieux bureau de tabac tout proche, celui de la partie de rami avec papy pendant que mamy préparait le même plat chaque mercredi. On n'avait pas le droit de soulever le couvercle de la casserole mijotant longuement sur le feu. C'était bien inutile, on savait ce qu'il y avait dedans. Le soir arrivé, mon père arrivé aussi, après son travail, on s'asseyait et mamy apportait la casserole, toujours recouverte de son couvercle.
Elle attendait un peu et une fois tous attentifs, elle soulevait le couvercle et on faisait des
oh ! et des
ah ! en découvrant au milieu de la fumée les énormes
quenelles lyonnaises baignant comme des baleines sereines dans une onctueuse
sauce tomate aux champignons de paris et aux olives vertes.
Les quenelles dégonflaient un peu mais on se dépêchait alors de les manger, fondantes et parfumées, avec beaucoup de sauce.
Un beau jour la tête de ma grand-mère s'échappat de son corps, son corps s'en alla pour de longues années s'installer dans le pavillon long séjour de l'hopital et ne fit plus jamais la cuisine. J'ai mangé depuis beaucoup de quenelles mais pas celles là, le secret de la sauce s'est perdu, je ne saurais pas la refaire alors je mets mes quenelles au four avec de la béchamel. Ben c'est pas pareil.
Mes autres grands-parents sont arméniens, on n'y allait pas aussi souvent, c'était plus loin aussi, à Villeurbanne.
Quand on arrivait chez ma grand-mère pour manger à midi, le samedi ou le dimanche, les parfums qui nous accueillaient étaient l'aboutissement de 4 heures passées à cuisiner. Il y avait des
beregs (ou beureks) et des
sarmas, les plats phares de sa cuisine, ceux pour lesquels on se serait damné, et les plus longs et délicats à préparer, les seuls aussi dont je n'ai pas retrouvé le goût exact, même chez mes tantes, mais aussi des keuftès et des dolmas, plus simples et que même moi je sais à peu près refaire.
Les beregs sont, au final, une sorte de feuilleté de fromage et persil, très léger malgré qu'il soit frit, ce qui tient en partie, j'imagine, à la finesse de l'ordre du micron de la pâte, feuilleté croustillant à l'extérieur, et savoureux à l'intérieur. On pouvait aider à les faire pour la partie facile : découper la fine pâte en triangles, déposer un peu du mélange fromage-persil au milieu de chaque triangle, refermer hermétiquement en pinçant les bords.
Les sarmas, ce sont les feuilles de vigne farcies, tout le monde connait, mais elles n'ont pas toutes le même goût et pour qu'elles fondent dans la bouche au point qu'on jurerait qu'on ne mange pas du tout une feuille, et qu'elles ne soient pas non plus grasses et baignant dans l'huile, il faut peut-être bien 40 ou 60 ans d'entrainement.
Les keuftès, ce sont des boulettes de viande hachée, et les dolmas ce sont des légumes (tomates, courgettes, poivrons, aubergines) farcis au riz et/ou à la viande hachée (comme les sarmas d'ailleurs)
Après le repas, souvent moi et ma soeur ressortions de l'appartement de mémé, montions un étage et allions voir pépé dans le sien. Mon père ne nous accompagnait jamais. J'étais adulte quand j'ai réalisé que mes grands-parents vivaient séparés, mais à un étage de distance. Se parlaient-ils lorsqu'ils se croisaient dans l'escalier, je ne sais pas. Pépé était sec et maigre, parlait aussi peu et aussi mal le français que mémé, il possédait 2 pièces, une cuisine où il avait préparé pour nous toutes sortes de fruits secs, une autre pièce vide à l'exception d'une vraie grande balançoire, et d'un établi de menuiserie dans un coin. Et un lit remplissant une petite alcove.
Pendant les quelques années où j'étais scout marin à Lyon (non ce n'est pas une blague), j'ai fait plusieurs longs séjours d'un mois d'été sur les grosses barques munies d'un mat que nous avions le culot d'appeler bateau ou voilier, et sur lesquelles nous cabotions d'un port breton à un autre. Le moins qu'on puisse dire c'est que nous mangions mal et n'importe quoi, à condition que ce soit dans une boite de conserve. (y avait que des gars, pas une seule fille)
Je n'aimais pas les haricots verts à l'époque, qu'ils soient en boite n'y changeait pas grand chose. Le repas de midi se passait en mer, et le seul plat qui m'a marqué c'est lorsque nous disposions la bouteille de butagaz sur le fond du bateau, posions une casserole sur le feu après y avoir vidé une grosse boite de haricots verts. Nous ouvrions un pot de moutarde forte que nous vidions à moitié dans la casserole et la magie opérait : les haricots verts en boite n'avaient plus le goût de haricots verts, en boite ou en autre chose, et, avec un peu de pain à la main, nos
haricots verts à la moutarde avaient presque le goût du hot-dog.