India a inventé un questionnaire nanti d'une seule question que voici :
Racontez votre plus lointain souvenir, celui qui vous paraît le plus ancien, qu'il soit bon ou mauvais.Je lui souhaite une longue et hasardeuse déambulation dans la blogosphère et je m'y colle à mon tour.
Bien que je ne sois pas le candidat idéal pour ça, n'ayant quasiment pas de souvenirs lointains (d'avant mes 10 ans).
Celui qui me parait le plus ancien est le souvenir de ma rentrée en primaire.
Il y avait plein d'enfants dans cette immense cour et une grande personne faisait l'appel classe après classe, élève après élève, pendant un temps qui me semblait infini et durant lequel je m'interrogeais : je fais quoi si à la fin je n'ai pas été appelé ?
Dans mon souvenir j'étais seul, dans cette cour d'école dont je ne connaissais pas un enfant ni un adulte, et où la possibilité d'être oublié ne me semblait pas invraisemblable du tout. Atterrissant directement en CE1, venu d'une école maternelle dans une autre banlieue de la région lyonnaise. Chaque classe une fois complète disparaissait dans l'école, et quand la dernière aurait disparu, je resterais invisible dans cette cour.
C'est le souvenir tel qu'il est enregistré dans mes neurones, de manière probablement irréversible.
Et pourtant, surtout depuis que j'ai vécu des rentrées d'école en tant que parent, il laisse plus que dubitatif le possesseur actuel du cerveau concerné.
Passons sur le rituel quasi militaire de l'appel, je n'ai pas vu procéder ainsi ces dernières années, mais peut-être qu'à l'époque il n'était pas aussi évident que maintenant de fabriquer des affiches pour chaque classe, avec les listes de noms, et peut-être que la coutume actuelle de faire rentrer les parents avec leurs enfants et jusque dans les classes pour le premier jour, peut-être que cette coutume n'avait pas encore cours.
Je suis déjà nettement plus sceptique sur le fait que j'ai débarqué pour la première fois ce jour-là dans ce groupe scolaire.
Certes je ne doute pas du fait que né en janvier, je me suis tapé une 4e année de maternelle, année pendant laquelle ma mère m'aurait appris à lire (pas de souvenirs), et qu'à 6 ans 2/3, du coup, on m'a fait sauté le CP pour atterrir en CE1. Mais l'aurait-on fait pour un enfant inconnu venu directement après un déménagement ?
N'ai-je pas plutot déménagé un an avant, au moins, et fait cette dernière année de maternelle dans le même groupe scolaire, où les instits de la maternelle auraient conseillé à leurs collègues de la primaire de m'envoyer en CE1 ?
Dans ce cas je connaissais des enfants dans cette cour, même si j'en fus séparé, ceux-ci se rendant en CP. L'école elle-même ne m'était pas si inconnue et étrangère.
Enfin le plus invraisemblable serait que ma mère, qui était mère au foyer à cette époque, ne serait pas restée au minimum dans la rue derrière la grille le temps de l'appel, si la cour était interdite aux parents. Ou bien elle est partie de suite pour mettre ma soeur à la maternelle ?
bizarre. bizarre.
Est-ce là ce que Freud appelle des souvenirs-écrans ? Nos plus lointains souvenirs individuels sont-ils aussi triturés, réécrits, malaxés, transformés, aussi faux que les mythes et les légendes des civilisations ?
Un souvenir là pour me convaincre que je suis transparent et invisible, que l'on m'a oublié et que l'on m'oubliera toujours. Que même moi je m'oublie en oubliant mon passé.
Le titre de ma précédente note était une allusion au premier roman de
Kate Atkinson, romancière fascinée par le temps, le titre de cette note est une citation de ce même roman
(Dans les coulisses du musée, en français), à rapprocher de celle-ci :
Le passé est un placard plein de lumière, et tout ce qu'on a à faire, c'est trouver la clé qui en ouvre la porte. (*)
Si quelqu'un trouve la clé, ce serait gentil de m'en faire un double.
Ou bien j'attendrais la fin de l'histoire, en espérant que la théorie de Ruby, l'héroïne de "Dans les coulisses du Musée", soit vraie :
Ma théorie est que, quand nous mourons, nous sommes amenés devant un grand Placard aux Objets Trouvés où tout ce que nous avons perdu dans notre vie a été conservé pour nous - chaque barrette, chaque bouton, chaque crayon, chaque dent, chaque clé, chaque boucle d'oreille, chaque épingle (...) tous les livres de bibliothèque, tous les chats qui ne sont pas revenus à la maison (...) Et peut-être aussi d'autres choses moins tangibles : la patience, la contenance, le sang-froid (...) la foi, l'innocence, et puis du temps, beaucoup de temps, énormément de temps. (...)Sur les rayons inférieurs du placard, il y aurait les rêves que nous oublions au réveil, nichés tout contre les journées perdues en rêveries mélancoliques (...)Et, tout à fait au bas du placard, entre les copeaux de crayons et les cheveux balayés sur le carrelage des salons de coiffure, vous trouverez les souvenirs perdus. (*)
Sur ce, je confie à
Madeleine,
Bellzouzou,
gaëna,
anne et
amandine le soin de faire vivre et prospérer le questionnaire d'India.
(*) : Kate Atkinson, Dans les coulisses du Musée, editions du fallois.